mercredi 19 février 2020

L'Etoile de venise

Sortie le 24 mars prochain

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Roman - 410 pages
Format : 15 x 24 cm
Prix : 24,50 € (20 € pour les habitants de Neuilly sur Marne)

Emile Burder sombre dans le coma et développe un syndrome
compulsif de la langue étrangère.
D’où lui viennent ces quelques phrases prononcées en italien durant son sommeil ? Serge, le fils d’Émile, journaliste et écrivain, cherche des indices dans la maison familiale. Il découvre dans le grenier une vieille valise datant de la guerre dont l’étrange contenu le conduira sur les traces de Marcello, un enfant juif réfugié chez ses grands-parents en Lorraine.
À force de rencontres auprès des rares témoins de l’enfance de son père, c’est à Venise que l’étoile de Serge retrouvera son éclat.



Extrait 1 :
Marcello allait dans une petite école qui jouxtait le collège où Felicia enseignait. Chaque matin, tous deux, main dans la main, longeaient la lagune jusqu’à San Zaccaria avant d’embarquer sur un vaporetto qui les conduisait à la station Palanca sur la Giudecca. Ils marchaient ensuite quelques minutes, longeant un immense atelier de fabrication et de réparation de gondoles. Rien ni personne n’aurait pu priver Marcello de ce trajet quotidien qu’il effectuait comme une promenade. Marcello aimait Venise. Dès que le bateau atteignait le centre de la lagune, il ne se lassait pas de la contempler. C’est de là que de son point de vue, elle étendait toute sa majesté. Posée sur l’eau, féminine, gracieuse… Sérénissime. Chaque jour un spectacle différent s’offrait à ses yeux et chaque jour il s’en régalait un peu plus. Pas une fois il n’avait fait le voyage en restant indifférent au décor qui l’entourait. À chaque saison, chaque jour, chaque heure, ses couleurs et une lumière particulière. Contrairement à beaucoup, la Venise hivernale avait de très loin sa préférence. C’est là qu’il trouvait la Sérénissime la plus changeante. Elle pouvait s’offrir en noir et blanc comme dans les films que l’on diffusait alors au cinéma ou se parer de mille feux comme le ferait un costume de carnaval. C’était sans doute sa façon d’y participer, pensait-il. Il aimait profondément la Venise hivernale avec ses levers et ses couchers du soleil dont il pouvait profiter aux heures de leurs traversées, avec ses reflets ocre et pourpre qui dansaient sur les eaux, sa brume si particulière qui enveloppait les bâtiments le matin, et qui les suspendait dans les airs bordés d’un halo diffus. Parfois, la neige s’invitait à l’aube sur les gondoles encore endormies.

Extrait 2 :
— Une photographie d’un jeune Israélien qui date de 1967. Il y avait aussi une fiche signalétique d’un officier SS. Une autre photographie, le portrait d’une jeune femme et une carte de visite de la directrice d’un refuge pour enfants. Amélie Pierrefonds. Ça vous dit quelque chose ?
— Du tout.
— Je cherche à reconstituer le fil qui relie toutes ces personnes. Que savez-vous sur le meurtre de votre tante ? Est-ce que l’enquête sur son assassinat a donné quelque chose ? Je n’ai rien trouvé de plus que ces deux articles qui ne disent finalement pas grand-chose.
— Vous êtes du métier, je crois. Vous savez donc que le talent d’un journaliste se reconnaît à sa capacité de noircir du papier pour finalement ne pas nous apprendre grand chose. En ce qui concerne ma tante, tout portait à croire qu’il ne s’agissait pas d’un meurtre, mais d’un assassinat. Un règlement de compte, une volonté de la faire taire, une exécution. On ne sait pas.
— Votre tante avait-elle une vie qui justifie ces suppositions ?
— Pas le moins du monde.
— Alors, pourquoi les faire ?
— Disons, pour être tout à fait honnête, que ma tante a fait partie de ces femmes que les courageux patriotes ont exposées comme des bêtes de foire, condamnées et rasées sur la place publique. Vous savez, à la libération il y avait beaucoup de patriotes et de résistants. Principalement des résistants courageux qui n’avaient pas fait grand-chose pendant quatre ans. Il faut se méfier de ceux qui ne prennent pas parti, des indécis, des silencieux. Ce sont les pires. Ce sont ceux qui vocifèrent le plus fort quand ils sont dans la foule et qu’ils n’ont plus rien à craindre. Vous voyez, Monsieur, chez nous on ne fait pas de politique. Nous les femmes, il nous a fallu attendre le 21 avril 1944 pour avoir le droit de vote. Mais du jour où j’ai eu ce droit non seulement je me suis dérangée à chaque élection, mais jamais, vous l’entendez, jamais je n’ai mis de bulletin blanc. Je ne veux pas faire partie de cette cohorte de lâches qui s’achètent une innocence perpétuelle à moindres frais, toujours du bon côté, accusateurs en tout et responsables en rien. La vie n’est pas faite pour les indécis. Quand on est à la croisée des chemins, il faut en choisir un et tant pis si on se trompe. Notez que nous avons eu le droit de voter un 21 avril et comme un clin d’oeil de l’Histoire, c’est un 21 avril que l’extrême droite s’est retrouvée au deuxième tour de la présidentielle. Des fois, je me dis qu’à la libération, les Français ont applaudi le départ des boches, mais on leur aurait laissé Pétain, ils s’en seraient bien accommodés.
— Pour quelqu’un qui ne fait pas de politique… intervint Christian en souriant.
— Ça ce n’est pas de la politique Monsieur Fischer, ça ce sont des valeurs. La politique c’est gouverner les hommes, pas de les hiérarchiser, répliqua-t-elle, l’extrême droite, ce n’est pas de la politique. Mais je m’égare, excusez-moi. Où en étais-je ?












mardi 9 avril 2019

La vérité de proche en proche

C'est bien connu, sans les médias nous ne saurions pas grand chose. Ils sont les garants d'une démocratie dynamique. Ils sont LE contre-pouvoir qui a pour seul souci de dispenser une information objective qui permette à chaque citoyen de se forger une opinion nourrie d'éléments solides dénués de toute manipulation partisane. 

En tant que service public, le 20h de France 2 est à ce titre exemplaire et nous gratifie chaque jour d'une série d'enquêtes nées de sa perspicacité pour nous donner à voir ce que nous n'avons pas vu et à comprendre ce que nous n'avons pas compris.

Dans sa grande magnanimité, le média nous dévoile, à coups d'"œil du 20 heures" ou d'"Histoire secrète", les fruits de son observation affûtée et nous livre les enseignements que nous devons en tirer grâce à son indéniable expertise. L'histoire en question, puisqu'elle est soit secrète soit accessible à la seule acuité visuelle du journaliste d'investigation, nous révèle des états d'âme, ragots, soupçons, malversations supposées, démissions probables, trafics possibles et autres manipulations potentielles en tous genres qui ne sont pas avérés mais sur lesquels les éléments à charge sont suffisants pour que la question mérite d'être posée. Il ne s'agit pas de pleurer avant d'avoir mal, non, il s'agit de se faire mal pour avoir de vraies raisons de pleurer.

Mais alors, me direz-vous, comment croire à ce qui nous est raconté dans ces séquences ? Quels sont ces éléments à charge qui viennent étayer de façon intangible la conclusion qui nous est exposée et donc le jugement que nous devons en tirer ? Qu'à cela ne tienne, dans sa grande rigueur journalistique, le média justifie ses dires en faisant appel à l'indispensable auxiliaire des prétoires... LE TÉMOIGNAGE ! Et là, attention, pas n'importe quel témoignage. Pas le témoignage de l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours. Non ! Le témoignage dont on ne peut douter de la véracité, le témoignage dont la crédibilité ne peut être remise en cause, le témoignage DU PROCHE. Le proche, c'est cet être qui côtoie professionnellement ou extra-professionnellement mais toujours intimement le mis en cause c'est-à-dire qui le président qui le Premier ministre qui le commissaire de police qui le juge qui Monsieur Dupont et même, un proche du dossier. Car sans ces témoignages de proches, plus rien ne tiendrait ; on pataugerait dans l'enquête fiction. Politique ou judiciaire, elle ne serait plus que l'élucubration extravagante de quelque raté, vieux ou en devenir, aigri et fantasque croupissant au fin fond d'une rédaction dépressive. Tandis que là, grâce au témoignage de proches, tout tient la route, tout s'éclaire, tout est évident et surtout, surtout, tout est crédible.

Mais alors qui est donc ce proche pour nous dire pareille chose sans laquelle rien ne serait recevable ? Désolé, secret des sources oblige, vous ne le saurez pas ! 
Mais alors, comment vous croire, vous avez pu inventer tout cela ? Mais Monsieur, je suis journaliste, par essence, je dis la vérité, vous devez donc me croire sur parole.
Sur parole de proche alors ? Absolument ! Je suis moi-même un proche de la rédaction.




jeudi 21 février 2019

La boue pour seule trace

Voilà quelques années que la rivière s'était apaisée. Elle avait connu bien des vicissitudes.  Malgré tout les hommes avaient oublié avec quelle fureur et quelle absence de discernement elle pouvait s'emporter.

Depuis ces temps reculés, elle avait irrigué paisiblement les champs, les forêts aussi bien qu'elle avait abreuvé et nourri les villages. Elle courait librement dans son cours que les siècles avaient dessiné aux méandres des collines. Elle rythmait la vie des bêtes comme celle des arbres et des fleurs. Elle s'infiltrait dans les sols pour nourrir les racines, porter les nutriments dans les champs aux pieds des cultures environnantes, rafraîchir les mois d'été et protéger des froids d'hiver sous sa couverture de glace. Et tout cela, elle le faisait en chantant.

Mais les hommes n'ont que la conscience de ce qu'ils ont perdu. Profitant d'une rivière qu'ils ne voyaient plus, ils bétonnaient autour pour construire des maisons, des parkings, des centres commerciaux, des routes et des écoles. Ils jetaient çà et là détritus et déchets qui pourrirent au fil du temps chargeant l'eau d'immondices, lui supprimant tout moyen d'évacuer ses trop-pleins. Quand si peu suffisait pour irriguer les cultures, c'est par tonnes qu'ils la pulvérisèrent, épuisant le plus gros en nuages de vapeur .

Alors, déçue de n'être plus considérée la rivière reprit sa colère, se mit à gonfler et à charrier dans ses remous tout ce qu'elle avait accumulé au fil de l'ignorance et qui dormait au fond de son lit, à l'abri des regards. Elle rejeta tout, sans distinction du bon et du mauvais. Elle arracha, elle détruisit, elle étouffa, broya, pulvérisa, écrasa... Elle charria les immondices, les détritus et les déchets jusqu'aux cadavres enterrés dans les cimetières ou cachés dans les placards. D'aucuns disaient qu'elle était sale quand d'autres objectaient que ce n'était pas la rivière tout entière mais seulement ça et là une partie d'elle égarée dans les égouts.

Qu'importait qu'elle fut autrefois limpide et joyeuse, elle n'était plus aujourd'hui qu'un torrent dévastateur, une coulée de boue, un désastre.



Plus tard, une fois la paix retrouvée, les hommes voulurent se protéger de ses salissures honteuses qu'ils avaient lavées à coups de jets d'eau domestiquée. Ils enfermèrent la rivière dans des digues de pierres et de béton. Elle ne courait plus librement, son chant s'étouffait dans les buses enterrées et le paysage s'en trouva défiguré. Cachée dans sa prison, elle empila discrètement et peu à peu de nouveaux sédiments. Certains disent avoir aperçu quelques fêlures dans les digues...

Prenons garde qu'à se protéger des seuls effets, on en oublie les causes.

mardi 23 octobre 2018

Tuer les idées, pas les Hommes

Le 11 novembre 1918, à 5h15, dans le wagon restaurant du train d'Etat-Major du maréchal Foch, était signé le cessez-le-feu d'un conflit qui aura fait plus de 18,5 millions de morts (dont 8,8 millions de civils) et plus de 21 millions de blessés. La France comptera à elle seule 1,7 million de morts dont 300 mille civils. Parmi les blessés, on dénombrera 600 mille invalides, 300 mille mutilés et amputés, 42 mille aveugles et 15 mille gueules cassées. On estime à 140 mille le nombre de gazés.

Le 11 novembre, alors que le cessez-le-feu est fixé à 11 heures du matin, ce sont encore 11 mille morts, blessés ou disparus qui se coucheront sur les différents champs d'horreur comme disait Brel. Beaucoup, envoyés au combat alors que leurs officiers connaissaient l'ordre de cessez-le-feu. Ces mêmes officiers qui, à n'en pas douter, au nom des valeurs de respect de la vie humaine, se seraient violemment opposés à la moindre loi autorisant l'avortement si on leur avait demandé leur avis. L'humanité n'est pas à une contradiction près. Pour leur part, les Français antidateront leurs morts du 11 au 10. Ce n'est pas dans les combats qu'on croise la vraie lâcheté.

En témoignage de l'absurdité de cette tragédie humaine souvenons-nous de :
Marcel Toussaint Terfve, 24 ans, dernier soldat belge tué le 11 novembre 1918 à 10h45 ;
Augustin Trébuchon, 40 ans, dernier soldat français tué le 11 novembre 1918 à 10h45 ;
George Edwin Ellison, dernier soldat britannique tué le 11 novembre 1918 à 9h30 ;
George Lawrence Price, dernier soldat canadien tué le 11 novembre 1918 à ...10h58 ;
Henry Gunther, américain, considéré comme le dernier soldat tué dans cette guerre... soixante secondes avant l'armistice.
Enfin, Thomä Erwin, officier de l'armée allemande, aurait été tué pour sa part une heure et dix minutes après la sonnerie du cessez-le-feu.
"L’Homo sapiens domine le monde parce qu’il est le seul animal capable de croire à des choses qui n’existent que dans son imagination : les dieux, les Etats, l’argent, et les droits de l’Homme." (Yuval Noah Harari).
De fait, les guerres sont un des effets très concrets de ces croyances. Si les morts et les invalides sont bien réels, les raisons qui ont conduit à leur état n'ont que le fondement d'une croyance collective qui ne vit que dans l'imagination des Hommes, autant dire, aucun.

Dans quelques jours, nous allons commémorer le centième anniversaire du cessez-le-feu (le traité de paix ne sera signé que le 28 juin 1919 à Versailles). Comme on aime les célébrations et qu'on accorde aux dizaines des valeurs que les unités n'ont soi-disant pas, on marquera l'événement d'une façon d'autant plus remarquable que dix dizaines auront été cumulées. Dans l'imagination collective, c'est une valeur importante. Pas autant que les dieux, les Etats, l'argent et les droits de l'Homme mais tout de même, gare à celui qui ne tiendra pas compte de cet âge singulier. Avec la disparition en 2011 de Claude Choules, ultime combattant survivant, la Grande Guerre, telle qu'elle est communément appelée sans que l'on sache très précisément qui l'a dénommée ainsi, quand et pourquoi, est définitivement entrée dans l'Histoire. Elle repose désormais dans les manuels scolaires sans plus de distinction dans les consciences d'une jeunesse rompue aux imaginaires canons laser des batailles intersidérales que les multiples soubresauts séculaires d'une humanité qui lui semble révolue et à laquelle, curieusement, il ne lui semble pas appartenir.

Grande, elle le fut sans doute parce qu'elle a été la première guerre industrielle. Le premier conflit mené par des primitifs d'un autre âge qui disposaient d'armes d'une modernité qui les dépassait. Ils usaient des bombes et des mitrailleuses dans des stratégies de cavalcades napoléoniennes croyant encore que l'issue dépendait du nombre de combattants alignés comme des sillons. Chaque bataille était une partie de poker dans laquelle les protagonistes jouaient "tapis" avec ou sans bluff. A la fin le perdant se refaisait une cagnotte dans ses campagnes et ses colonies pour rejouer « tapis » le tour suivant. Pour les combattants, le choix était simple : mourir le fusil à la main ou le bandeau sur les yeux. Et pour les siens, la gloire de la patrie ou la honte de la présumée lâcheté.

Aux commémorations, on rappellera sans doute que c'était le premier conflit à portée mondiale qui concernait près de 950 millions d'habitants, conflit qui provoqua presque autant de pertes civiles que militaires. On magnifiera sans aucun doute le courage de tous ces combattants qui ont conduit les alliés à la victoire et on rendra hommage aux morts… morts pour la France, épitaphe inventée pour consoler de l'inanité des véritables raisons.

Peut-être, j’espère, qu’on dira combien l’Europe était une poudrière dans laquelle des empires en décomposition, républicains ou couronnés, se frottaient à des nationalismes produits par leur fermentation. Peut-être rappellera-t-on l’esprit vengeur qui traversait une France amputée en 1871 de l’Alsace et la Lorraine, les indépendantismes tchèques, serbes, hongrois, ... l’irrédentisme italien, l’explosion économique et industrielle d’une Allemagne en quête de nouveaux débouchés et de matières premières à bas coût. Peut-être dira-t-on combien l’assassinat du prince héritier de l’empire austro-hongrois n’est pas une cause mais une étincelle dans la poudrière.

Peut-être, je l’espère tant, rappellera-t-on combien la cause de cette boucherie n’est que la haine de l’autre avec l’amour de soi pour engrais. Ces nationalismes de tous poils qui masquent leurs insuffisances derrière une responsabilité extérieure alors que, collectivement ou individuellement, c’est toujours en soi qu’il faut d’abord chercher la responsabilité de ce que l’on est et de ce que l’on a. A quelques mois d’une échéance qui verra de nouveau se manifester, ces égoïstes étroits, pudiquement appelés populistes par des médias dépassés quand ils ne sont pas nourriciers, de Barcelone à Vienne, de Rome à Varsovie, de Budapest à Londres, d'Athènes à Stockholm, de Paris à Berlin, ...  cette commémoration doit nous rappeler que dans une guerre il n’y a jamais de vainqueur, juste des rancœurs qui se nourrissent de frustrations pour renaître, un autre jour, une autre fois, sous une autre étincelle.

Les guerres tuent les Hommes, jamais les idées qui les ont fait naître.





dimanche 19 août 2018

Les Groseille et la confiture

Un débardeur défraîchi ou un Marcel dégoulinant sous les aisselles, un bermuda fripé ou un jean troué, une casquette à large visière à l'américaine (les USA restent LA référence à imiter) ou un chapeau étiqueté du nom de la ville visitée et l'on dispose des éléments de base du parfait ou de la parfaite touriste dit de masse. On ajoutera à ce tableau glamour l’option « sex apple façon Groseille », panoplie autrefois réservée à la péripatéticienne des sous-bois de Vincennes ou des trottoirs de la rue Saint-Denis, désormais paroxysme du bon goût et de l’élégance, plus encore lorsqu’elle est portée par les vibrantes masses graisseuses d’un corps nourri à la pâte à tartiner, biberonné au soda et animé d'une démarche de déménageur. 

Bien évidemment, on n’oubliera pas, l’indispensable, l’incontournable téléphone portable, potentiellement agrémenté de sa perche à selfie achetée une misère à un esclave clandestin au milieu d'un véritable sac Gucci à 15 € et d'une authentique montre Cartier à 10 €. Le touriste de masse aime faire des affaires et en vacances son intérêt pour la justice sociale s’est considérablement émoussé. En outre, il portera toujours sa préférence sur un faux « pas cher » en lieu et place d’un vrai. Pour le touriste de masse, seul le paraître compte, pourvu qu'il fasse effet. C'est dans "l'avoir" qu'il veut impressionner ; pour ce qui est de "l'être", son allure bovine lui convient bien comme ça, le reste, ce n'est que des manières pour bobos. Ultime expression de son élégance, comme un mur de téci du 9-3, le touriste de masse s'affuble avec une collection de gribouillis tagués sur la peau de ses bourrelets dénudés ou de ses muscles hypertrophiés par l’exiguïté de son Marcel. Rendre ordinaire la singularité est sans aucun doute l’extraordinaire paradoxe des temps modernes. L’affichage d’un soi-disant anticonformisme rebelle est désormais d’un affligeant conformisme.

Pour clore la présentation, le touriste de masse est sonore et bougon. Tout est éminemment trop cher et le service rarement à la hauteur de ses attentes. Il a le ton du colon convaincu de sa superbe et perpétuellement soupçonneux à l’égard de l’autochtone qui ne peut être qu’un voleur. Parce que ce qu’il visite témoigne d’un prestige passé, il en déchoit les descendants de leur dignité et les renvoie à un sous-développement qui les balaierait s’il ne consentait à les gratifier de sa présence. « Que feraient-ils sans nous, c’est le tourisme qui les fait vivre ! » C’est donc de la déférence qui lui est due. D'autant qu'il est en vacances et qu'en vacances, tout est permis, y compris le reniement des règles les plus élémentaires du comportement. Le client est roi et s'adresser à l'autochtone avec suffisance est un plaisir qu'on ne se refuse pas quand on est à l'étranger. Il sera bien temps, de retour à la maison, de reprendre son combat pour l'égalité et le respect pour tous.

Suspendue entre ciel et mer, la ville joue de tous les ocres
Venise, la Sérénissime, « Reine de l’Adriatique », est sans doute la mère de tous les arts et le cœur du raffinement. Parmi ses enfants les plus prestigieux on trouvera Marco Polo, Titien, Véronèse, Canaletto, Le Tintoret, Goldoni, Vivaldi, et bien d’autres. Wagner y a rendu son dernier souffle et Stravinsky y sommeille. Fruit d’un génie architectural sans pareil (la colossale Basilique Santa Maria della Salute, du XVII° siècle, repose sur plus d’un million de pilotis de 4 m de long), la « Cité flottante » nous offre près de 90 églises parfaitement conservées dont les plus anciennes remontent au 11° siècle et plus encore de palais tout aussi anciens. Autant de trésors qui renferment des œuvres picturales et sculpturales d’une exceptionnelle beauté. Chaque lieu, chaque objet est en soi une œuvre, un musée, un témoignage du génie humain et de la magnificence dans laquelle peuvent le porter sa foi et son aspiration à la beauté. Suspendue entre ciel et mer, la ville joue de tous les ocres au gré du soleil et des orages et se couvre d’or avant de se coucher. Au plus chaud de la journée, c’est dans les vagues que les étoiles viennent se rafraîchir avant de rejoindre leur poste de vigie. Venise est une invitation à l’élégance et au raffinement. Pour la découvrir et la comprendre, on s’habille, simplement mais respectueusement, et on chuchote. Venise ne se visite pas, on lui rend visite.

Cœur de Santa Maria dei Miracoli
Facebook en particulier et les réseaux sociaux en général nous ont habitués au développement pandémique du culte de soi : selfies dans sa cuisine, sur la plage, dans son jardin, publiés au milieu de textes contant moultes activités ineptes rivalisant de médiocrités orthographique et grammaticale. L’ego surdimensionné a envahi les esprits, fiers d’accéder à une médiatisation jadis réservée à une élite. Chacun peut désormais valoriser la personnalité d’exception qu’il estime être. A Venise, cette année, ce culte de soi a atteint des niveaux que votre serviteur n'avait encore jamais observés. Ici comme ailleurs, le touriste de masse ne prend pas de photo des merveilles qui lui sont offertes, moins encore, évidemment, ne cherchera-t-il à trouver l’angle et la lumière par lesquels l’âme du lieu se laissera deviner. Non, le touriste de masse se prend en photo devant la merveille entre deux déambulations faites au pas de charge sans accorder d'autre intérêt à ce qui l'entoure. Mademoiselle Groseille, elle, multiplie les poses de magazine en quête de celle qui, au sein de cet environnement d’exception, sublimera ce qu’elle a toujours vu d’elle, c'est-à-dire évidemment autre chose qu’une frite grasse baignant dans une sauce grand veneur. Cependant, éternellement insatisfait, le touriste de masse ne s’arrête pas là. Loin s’en faut, sa vulgarité est sans limite et sur ce point, il est même un génie de l’innovation. Cette année, fruit de son imagination fertile, une nouvelle marche a été franchie : une mère fait poser sa fille un cierge à la main devant une chapelle de l’église San Zaccaria (XV° s), probablement l’une des plus belles de la Sérénissime. Une famille se prend mutuellement en photo au pied du cœur de l'église Santa Maria dei Miracoli tandis que deux jeunes femmes posent entre Vierge et Christ. L’athée que je suis en reste encore ébahi.

D’aucuns appellent cela, la démocratisation de la culture. J’écoute France Info, BFM, LCI, le service public, les chaines privées, je lis la presse, je surfe sur les réseaux sociaux,… les débats politiques sont chez Ruquier et Ardisson, les éditorialistes s'appellent Guillaume Meurice ou Nicole Ferroni et l'on invite Charline Vanhoenacker a conclure "L'émission politique". J’ai peur ! Peur que le citoyen de masse ne soit à la démocratie ce que le touriste de masse est à la culture. Le fait d'adapter des connaissances pour les rendre accessibles à un lecteur non spécialiste est la définition de la vulgarisation. J'ai peur qu'on n'ait retenu que la vision inverse, celle de coller de la vulgarité sur les connaissances.



mercredi 13 juin 2018

Bouffés au mythes ! - Partie 2

A ma vue qui enjolive un monde qui serait bien terne s'il ne jouait avec la lumière, d'autres sens viennent compléter la panoplie de mes outils : l'ouïe, le toucher, l'odorat, le goût.

Lorsque j'étais chasseur-cueilleur, leurs talents mêlés me donnaient à connaître et à comprendre la forêt pour que je puisse y vivre et y chasser évitant les multiples dangers et pièges que la nature ne manquait pas de me tendre. Mon ouïe était aussi fine que celle d'une gazelle aux aguets, mon odorat valait largement celui de mon carlin à la recherche de son os dans le jardin, quant à ma vue, elle savait me dire si le mouvement du feuillage était dû au vent ou à quelque prédateur à l'affût.

Il y a quelque 70 000 ans, je fis ma révolution cognitive. Dès lors, je créai des mythes que, grâce au langage, je pouvais partager avec ceux de mon clan qui me renvoyaient à leur tour leurs propres conceptions imaginaires. Il y a un peu plus de 5 000 ans, j'inventai des signes pour fixer mes idées. L'écriture était née. Elle me permit de soulager ma mémoire et d'échanger avec ceux que je ne voyais pas soit parce qu'ils étaient trop loin, soit parce qu'ils n'étaient pas encore nés. C'est ainsi que je fis mes premiers voyages dans le temps. Par l'écriture, les pensées de mes aïeux me devenaient accessibles en même temps que celles de mes contemporains les plus éloignés.

Du mythe à l'idée de l'idée à l'idéal et de l'idéal à l'idéalisme, il n'y avait que peu de pas qu'un Platon, inspirateur du christianisme, n'avait pas hésité à franchir. Le matériel est éphémère et périssable, l'idée est éternelle et touche à l'âme. Tout ce qui relève de l'idée, de l'immatériel est supérieur et accède à la noblesse tandis qu'à l'inverse, tout ce qui se rapporte à la matière touche à l'animal et est inférieur voire ignoble. Ainsi en est-il des sens. L'ouïe et la vue qui communiquent à l'âme sont sensibles à la beauté et seront les récepteurs de l'art. A l'inverse le goût, le toucher, l'odorat se rapportent au corps, éphémère et périssable, sens ignobles et bannis. L'amour est magnifié quand le sexe et la gourmandise sont honnis.

En 2018, à une semaine du baccalauréat, la hiérarchie des sens sévit toujours. On est encore au mépris du métier dit manuel et quand, pour les autres, on propose de partager banc de l'école et bureau de l'entreprise, on préférera parler d'alternance plutôt que d'apprentissage qui rappelle trop le boulanger ou le maçon, seuls exemples trouvés par les médias pour illustrer ce mode pédagogique. On ne mélange pas les serviettes et les torchons, encore moins l'admiration et la condescendance. Vous ferez Sciences Humaines en alternance ou plomberie en apprentissage. Attention de ne pas mélanger, vous porteriez atteinte au mythe.

Ultime cerise sur le gâteau de la hiérarchie des sens, pour justifier sa compétence, il suffit désormais de s'afficher bac+2, bac+3, bac+5 et même bac+6... inutile de préciser son métier, cette simple étiquette suffit à elle-même.

Pour en côtoyer, je sens que l'humanité progresse.