mercredi 14 mai 2014

La Marseillaise me transporte !

Lundi, retour d'un petit week-end prolongé au cours duquel j'ai goûté à cette singulière nourriture de l'esprit offerte par l'affection familiale, la brise dans les pins, les reflets d'une eau enfin apaisée et, certes ce lieu commun mais toujours si interrogateur qu'est notre petite réalité sous le ciel étoilé. Pour éviter l'inextricable empilement annoncé, nous avons opéré une étape dans la cité, résidence de neuf papes (tout de même !), joyau culturel du Moyen-âge qui accueillit la plus grande bibliothèque d'Europe avec, en son temps,  2 000 volumes (Et ce, avant même l'invention de l'imprimerie. Faute d'éclairer les esprits, les ampoules de l'époque se situaient plutôt au bout des doigts des copistes). Malgré tout, Plutarque présentait Avignon comme "la sentine de tous les vices" ; comme quoi la cohabitation du sublime et de l'infâme ne date pas d'hier.

Mardi, difficile transition. Non que le retour à mon labeur soit un drame ; j'ai le bonheur, d'une part, de ne pas avoir à lécher les bottes de Bartolone pour gagner ma vie et, d'autre part, d'avoir un travail passionnant. Non ! La transition évoquée c'est le fameux transport en commun. Passons sur le sempiternel retard du RER qui fait que sa ponctualité est aussi rare qu'un enfant qui vous dit "bonjour", "s'il vous plait" ou "merci". Autant dire que cela relève de l'exceptionnel. Occupons-nous plutôt de ses passagers, c'est-à-dire, vous, moi, les autres, c'est-à-dire les électeurs que nous sommes, c'est-à-dire les millions de sélectionneurs de l'équipe de France de football que nous formons, c'est-à-dire les millions de présidents de la république que si c'était nous qu'on était à sa place ben qu'y a longtemps qu'y aurait pu d'chômage et que tout l'monde y s'rait heureux et qu'en plus y aurait pas beaucoup d'impôts et qu'les transports y s'raient gratuits et qu'la sécu elle rembourserait tout à 100 % comme c'était dans les pays communistes mais qu'en même temps on s'rait pas communistes passque faut pas déconner non plus.

Une heure quinze pour faire Neuilly-Plaisance/La Défense, ça laisse du temps pour l'observation, même si je préfère de loin consacrer ce temps pour m'instruire. On notera tout de même que le "je m'engouffre avant que tu sortes" prends nettement le pas sur le "je vous en prie après vous". On appréciera également que la poussette est aux transports en commun ce que les véhicules prioritaires sont à la route. En son temps elle dut son nom au fait qu'il fallait la pousser pour avancer, aujourd'hui elle le doit au fait qu'elle pousse le monde pour se faire de la place. A noter que de plus en plus souvent la poussette transporte fruits, légumes et packs de lait. En somme la poussette est soit pour les enfants qui ne peuvent pas marcher soit pour les parents qui font leur marché. On observera également l'invasion des voitures par les zombies. Je rappelle au passage que le mot "wagon" est destiné aux véhicules de transport de marchandises tandis qu'on emploiera le mot "voiture" pour le transport des humains. Et puisque nous sommes dans les définitions, notons que zombie désigne, selon la définition officielle, des personnes qui ont perdu toute forme de conscience et d'humanité, qui sont violentes à l'égard des humains et dont le mal est particulièrement contagieux. Le zombie des transports en commun se présente (fréquemment mais pas toujours) avec un casque extrait d'une panoplie d'animateur radio sur la tête ou avec des micro-écouteurs plantés dans les oreilles. Nourri au "Closer", "Voici", "Facebook" et "Twitter", le regard du zombie des transports semble exempt de toute forme de vie, de conscience et d'intelligence. Cette cécité justifie sans doute que le zombie des transports vous marche aisément sur les pieds et ne s'écarte pas pour vous laisser passer. Il ne vous entend pas non plus quand vous lui parlez. Pour certaines espèces, il arrive que le corps marque de temps à autres quelques soubresauts au rythme d'une musique qu'il semble seul à entendre. L'entourage, lui, ne bénéficie en effet que du bruit occasionné par les envahissants "ksy ksy" ponctués de "boum boum" échappés de leurs oreilles à l'instar d'une émission de canal+ sans décodeur. Il se peut que vous ayez alors quelques difficultés à lire durant ce temps les œuvres de Paul Claudel ou l'analyse des philosophies présocratiques opposant le matérialisme épicurien à l'idéalisme platonicien. Si tel est le cas, ne vous inquiétez pas, cette difficulté s'efface dès la disparition du zombie de votre environnement. Seule une formule magique peut soudainement réveiller le zombie et lui faire prendre conscience qu'il est à proximité d'êtres humains ; ce qu'il exècre par dessus-tout. Il suffit pour cela de prononcer la phrase suivante après lui avoir mis délicatement la main sur un bras ou une épaule pour attirer son attention : "Excusez-moi, pourriez-vous s'il vous plait baisser le son". La formule est en général très efficace. Une espèce d'éclair emplit alors le regard vide et le zombie se met à vociférer : "Je t'emmerde, fais pas chier, j'ai le droit d'écouter de la musique, y en a marre des vieux cons qu'aiment pas les jeunes !" avec parfois quelques variantes du genre "y en a marre des rabat-joie, si t'es pas content, si t'aime pas les gens t'as qu'à prendre ta bagnole".
Ah, n'oublions pas non plus que le zombie des transports met aisément ses pieds sur les sièges. En effet, le zombie des transports ignore le bien collectif. Accessoirement, il abandonnera par terre et sur place son journal (quand il est gratuit là non plus faut pas déconner) voire l'emballage de son Mac Do.

Enfin, on dégustera le téléphone portable qui présente un avantage notoire sur le lecteur mp3 c'est qu'il permet, outre d'écouter des enregistrements, de concentrer son regard sur des informations à la con qui laissent toutefois croire qu'elles sont tellement importantes qu'il est normal qu'on n'ait pas vu la femme enceinte, la personne âgée, la femme de ménage épuisée, debout à côté de nous, et qu'on ait entendu avec retard sa demande de place assise (si tant est qu'elle ait osé) ce qui fait qu'on aurait bien laissé la sienne mais que, zut, trop tard, quelqu'un d'autre a laissé sa place plus vite que moi. C'que les gens sont gentils tout de même !

Bref ! On ne va pas y passer la soirée... Dans un autre ordre d'idée mais finalement pas si éloigné, je regardais l'autre jour avec émotion le visage et le regard de Christiane Taubira durant la cérémonie de commémoration de l'abolition de l'esclavage. Je ne doutais pas de l'importance que ce moment pouvait revêtir pour cette femme de Guyane qui fut à l'origine de la loi de 2001 tendant à la reconnaissance des traites et des esclavages comme crimes contre l'humanité et désormais ministre de la république française. Je me disais que sans nul doute, la "Marseillaise" revêtait pour elle, dans ce recueillement silencieux, une signification toute particulière, bien plus profonde et bien plus chargée de sens et d'émotion que pour beaucoup de ces "civilisés" qui gueulent l'hymne national plus qu'ils ne le chantent et qui en oublient les valeurs avant même de fermer une bouche qu'ils n'auraient jamais dû ouvrir. Ceux-là mêmes qui détournent le regard en croisant le mendiant à la sortie de la messe. Ceux-là mêmes qui ne sont patriotes, la bière à la main, que le temps d'un match. Et  malheureusement, ceux-là mêmes c'est-à-dire vous, moi, les autres, c'est-à-dire les électeurs que nous sommes, c'est-à-dire les millions de sélectionneurs de l'équipe de France de football que nous formons, c'est-à-dire les millions de présidents de la république que si c'était nous qui... etc. etc.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Plus la beauté prendra de place moins il en restera pour la barbarie

Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.