mercredi 27 août 2014

Carte postale

Oserais-je vous dire que vous m'avez manqué ? De votre diversité s'apparente la complexité d'un être et nos rendez-vous, à la fréquence rythmée par mes émotions, mes révoltes, mes trop-pleins, vous rassemblent en confident virtuel. Bien des fois, ces derniers jours, l'idée de vous rejoindre m'a effleuré. Mais ma volonté d'abstinence l'aura emporté dans un combat digne des premiers jours de sevrage d'un fumeur invétéré. Il me fallait trouver ce repos pour me donner toutes les chances de ne pas affronter, saturé, le tumulte de la rentrée. Juste, juste cette petite carte postale que l'on adresse traditionnellement à l'ami pour lui dire qu'un petit coin de pensée l'accompagne toujours.
Si l'on résume l'été à sa météo, on peut dire qu'il aura été pourri.
Si l'on résume l'été à la situation internationale, on peut dire qu'il aura été pourri.
Si l'on résume l'été à la vie politique française, on peut dire qu'il aura été pourri.
Bref, tout donne à penser que l'été à été pourri.
Si je résume l'été aux deux repas pris à l'Auberge de la Caillère à Candé sur Beuvron, charmante bourgade entre Blois et Chaumont sur Loire, je peux dire qu'il fut simplement merveilleux et hors du temps. L'ancien propriétaire des lieux, prenant sa retraite, a refusé la vente de son établissement à plusieurs reprises tant il cherchait un repreneur digne de ce qu'il avait voulu faire toute sa vie : recevoir avec une chaleureuse attention une clientèle avec qui partager une cuisine faite avec amour. Il est évidemment d'usage, surtout en notre pays, de comparer à la baisse celui qui prend la suite. "C'est pas mal mais c'est moins bien qu'avant" ; "il lui faudra faire encore quelques progrès s'il veut être à la hauteur" ; "on aura du mal à retrouver les saveurs d'avant" ; "de toute façon, c'est pas avec la jeunesse qu'on a que ça va s'améliorer". Trahison du repreneur, rien de tout cela n'est possible. Jugez plutôt :
Son Foie gras de canard qu'il soit "mi- cuit en gelée de figues noires, pain d'épices, figues en deux façons" ou "poêlé, pêche plate cuite minute, jus au Banyuls, petites pousses du momentest à se trouver mal de bonheur et de finesse.
Son "Carpaccio de lotte marinée au citron vert et huile d’olives, petit condiment radis et concombre, caviar de Sologne maison « Hennequart » " vous emporte dans des parfums inouis.
Son "Homard Breton entièrement décortiqué, jeunes légumes de saison, jambon Kintoa, sauce homardine légèrement tranché à l’huile de noisette" vous transporte dans des paysages féeriques
Son "Cochon de lait cuit longuement, roulé façon pancetta, mini légumes de saison, jus court" vous invite tout simplement à l'extase.

Je vous épargne le "Crémeux chocolat croustillant de pralin, sorbet cassis", la "Tartelette framboises, mousse de fromage blanc  à  la vanille de Madagascar, réduction de fruits rouges  et Banyuls" et les "Abricots de pays pochés à la verveine citronnée, tube croustillant de crème légère au pralin, coulis d’abricots, glace onctueuse à la verveine" qui font qu'on reconnait le don du plaisir d'un restaurant à la carte de ses desserts. Le vin, au verre, en accord avec les mets appose l'ultime touche à la palette des saveurs. La note, quant à elle, est d'une honnêteté qui est une invite à recommencer.
Il y a dans les instants de bonheur autant de matière à réflexion que dans tout autre événement. Ces petits instants bien moins mineurs que ne sont majeurs ceux qui nourrissent les charognards de la presse. Ces petits instants qui jalonnent notre vie et qui sont comme autant de brins d'herbes qui apparaissent çà et là au milieu du béton, au bord d'une oasis ou sur les contreforts de Verdun et qui nous rappellent que la vie et la beauté finissent toujours par l'emporter. Ce couple, qui a repris il y a un peu plus d'un an l'Auberge de la Caillère, a 26 ans, nous vient de Bretagne et accueillera une petite fille en novembre. Ce jeune cuisinier ne sait peut-être pas qu'il montre qu'il y a dans notre jeunesse de merveilleux talents qui ruinent à jamais cette manie que nous avons de généraliser le dénigrement. La cuisine s'est déjà étoffée d'un troisième acteur ; la qualité crée des emplois. On le sait, on ne le dit pas assez. Dans la salle, où le nombre de tables et l'espace qui est laissé entre elles procèdent du souci d'offrir un moment privilégié, il y avait beaucoup d'habitants de la région (ce qui est un très bon signe), quelques touristes et parmi eux, bien sûr, des étrangers. Les seuls probablement aujourd'hui qui apprécient la France et la visitent avec la délectation des yeux et des papilles. Moi, je les regardais et je vous l'avoue, j'avais au fond du cœur cette petite fierté de penser que l'âme qui a construit les merveilles historiques que ces gens d'ailleurs viennent découvrir, habite encore une fraction non négligeable de nos contemporains. Les châteaux de la Loire ne sont pas des témoignages du passé, ils sont juste l'exemple de la longévité du génie humain et du talent français que cette petite fille attendue à l'automne portera peut-être à l'orée du XXIIème siècle. L'espoir n'est pas un vœu, il est une réalité, un embryon qu'il nous appartient de nourrir et de développer.


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Plus la beauté prendra de place moins il en restera pour la barbarie

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