vendredi 1 août 2014

La grande mutation

On attribue à Confucius l'idée que "l'expérience est une lanterne accrochée dans le dos qui n'éclaire que le chemin parcouru". Pour autant, même si l'histoire ne se répète jamais, on peut par cet éclairage tirer de précieux enseignements en mettant en perspective des périodes à la troublante similarité.  .

Par exemple, c'est au IV° siècle de notre ère que l'empereur Constantin fit du christianisme une religion d'Etat. Dans la foulée, le 25 décembre devint la fête célébrant la naissance du Christ en remplacement de celle qui, à la même date, solstice d'hiver à l'époque, marquait la renaissance de Sol Invictus (Soleil Invaincu), Dieu principal de l'Empire romain officialisé par Aurélien. Beaucoup l'ignorent encore mais c'est aussi à Constantin 1er que l'on doit de se reposer le dimanche. Bref, l'Empire se délitait lentement, on alternait avec des gouvernances tantôt monarchiques, tantôt tétrarchiques (des Augustes secondés par des Césars), on est même allé jusqu'à une heptarchie. C'était pire qu'à l'UMP... c'est dire... Il était donc urgent de retrouver l'unité de l'Empire et une gouvernance politiquement, socialement et culturellement stable.

Les voies du Seigneur étant impénétrables selon un Paul de Tarse qui aurait sans doute fait les joies des cabinets de psychanalyse, c'est dans l'irrationnel que l'on va chercher (et trouver) les solutions des questions inexpliquées ou inexplicables en l'état ; c'est par l'irrationnel que l'on peut imposer des règles sans avoir à les justifier autrement que par la volonté divine. Aussi, après avoir éliminé tous ses rivaux, Constantin ne fit pas seulement du christianisme une religion de l'Etat, il en fit La religion d'Etat et pour ce faire, il lui donna les moyens matériels et légaux nécessaires à sa toute puissance dans l'exercice du pouvoir. Cependant, tout le monde n'adhérant pas forcément du jour au lendemain aux nouveaux préceptes, il était bon de conserver une puissance séculière en complément du droit canon. On échappait à la théocratie mais les prémices de la monarchie de droit divin étaient posées. Ainsi, de la décadence, de la déliquescence des valeurs et des organisations politique et sociale, on assista progressivement à la recomposition d'un nouvel ordre à la pérennité assurée par les nouvelles règles morales dictées par la Sainte Providence. On ne se révolte pas contre Dieu, on n'assassine pas Dieu, on ne discute pas les règles de Dieu surtout quand, en plus, on colle à ce Dieu le pouvoir de nous juger après une vie terrestre plus ou moins bien remplie et de nous envoyer pour l'éternité au paradis, en enfer ou au purgatoire. Dans le doute, il vaut mieux faire ce qu'il nous dit. Ainsi, la stabilité est-elle assurée ; elle durera près de deux mille ans grâce à des ajustements de circonstances dont le célibat des prêtres au XIème siècle redevient d'actualité. Toutefois, à n'en pas douter, ces mutations auront nécessairement perturbé les plus anciens et il me plait parfois d'imaginer, avec un certain amusement, la forme et la nature que pouvaient prendre les conflits générationnels d'alors. Ça devait chauffer dans les villas romaines et pour le coup, je ne suis pas certain que l'obscurantisme était du côté des plus vieux et l'ouverture du côté des plus jeunes. A voir, je ne suis pas non plus certain que ce soit également le cas aujourd'hui.

Néanmoins, il est intéressant de mettre en perspective cette époque et la nôtre dont on ne peut ignorer les profondes mutations tant dans les fonctionnements que dans les valeurs et dont mai 68 est à l'évidence un des nombreux séismes. L'ordre, la connaissance, le savoir, le pouvoir appartenaient aux élites. La généralisation (difficile mais réelle) de la démocratie ou à minima de ses principes fondamentaux, la réduction des distances par l'évolution des technologies des transports, l'avion, le TGV, mais aussi de communication avec la télévision d'abord, l'internet et les nouveaux systèmes d'information et de communication ensuite (ce blog en est un exemple), la mise à disposition de tous des technologies électroniques de pointe (téléphones mobiles, tablettes, etc.) , les grandes migrations intranationales d'abord internationales ensuite ont totalement et profondément bouleversé l'ordre social, les rapports interpersonnels, intergénérationnels, interculturels  et inter-couches sociales. En même temps que s'opère la désacralisation du pouvoir et la "désanctuarisation" des lieux de son exercice et des fonctions qui l'exercent, apparait la revendication de l'égalité (plus que de l'équité) pour tout un chacun, y compris l'élève devant le professeur, l'enfant devant le parent, le jeune devant l'ancien, le justiciable devant le policier ou le juge, le citoyen devant le politique, etc. Du statut de maître à penser grâce à sa respectable expérience, l'aîné passe à celui de has-been incapable de comprendre le monde et son évolution, monde dans lequel il est pourtant encore actif le plus souvent. On n'apprend plus de lui, son avis devient dépassé pour commenter le monde contemporain. A l'inverse, le jeune passe pour un prétentieux qui conduit le monde à sa perte autant que lui-même par son inconséquence. La relation intergénérationnelle est d'autant plus compliquée et conflictuelle qu'elle s'inscrit dans une évolution exponentielle de technologies du quotidien difficiles à suivre et de plus en plus complexes pour le commun des mortels passé un certain âge. Plus globalement, il fut un temps où le pouvoir appartenait au détenteur du plus grand territoire,  puis au détenteur du plus grand trésor. Aujourd'hui (et surtout demain) c'est par la détention de l'information qu'on dispose du pouvoir. Certes, il y a une résistance à ce grand bouleversement dont personne ne peut à ce jour dire ce qu'il en sortira. Autrefois, il suffisait de l'autorité pour gouverner (comme pour éduquer). L'élite ordonnait et les peuples exécutaient et se taisaient. Aujourd'hui, les peuples s'approprient le pouvoir de parler, de critiquer, de commenter et même de juger tantôt dans le désordre de l'inexpérience, tantôt avec une violence verbale symptomatique d'une boulimie de liberté d'expression. Il reste aux classes gouvernantes pour résister et se maintenir dans leur mode élitiste, une ultra violence contre les peuples ou la manipulation des masses dans le brouhaha général des régimes dits démocratiques. Les grands argentiers eux cherchent à se détacher par l'invention d'une économie virtuelle. Les religions, quant à elles, comme pour faire vivre un 21° siècle selon la formule attribuée à Malraux, opèrent un ultime sursaut dans une infernale et terrifiante violence avant, j'en suis convaincu, que leur tout puissant statut ne se délite pour se dissoudre enfin dans les souvenirs du temps.

S'il peut être aisé de dessiner le passé, encore que les guerres d'historiens montrent que la chose n'est pas si facile, l'avenir lui, ne se dessine qu'à la plume de la spéculation. Le monde est-il plus fou aujourd'hui qu'hier cher Enrique ? Sans doute est-il plus perturbé parce qu'en totale recomposition. Mais j'aime l'idée qu'il nous appartient d'en faire une belle aventure. Sans doute suis-je un peu naïf en oubliant volontairement la concurrence des nouveaux dieux que sont l'argent et les outils de la virtualité. Mais après des siècles de transcendance, un espace est enfin offert à la construction d'une société humaine immanente dont la politesse et les bonnes manières chères à Schopenhauer seront sans aucun doute les bords du chemin. Cela ne se fera pas dans la douceur. Les résistances seront fortes et violentes ; elles ont déjà commencé. Mais il y a là un rendez-vous à ne pas manquer au risque d'en reprendre pour deux mille ans.

Je me demande quel serait notre monde aujourd'hui si cette imposture initiée par Constantin (pour faire court, que les puristes me pardonnent) n'avait pas eu lieu. Probablement ni pire ni meilleur. Mais l'esquisser serait un beau roman.

1 commentaire:

  1. Fichtre ! Si je comprends votre propos, depuis toujours des hommes et des femmes mieux informé(e)s et plus avides de pouvoir (à défaut d'éclairage humaniste) ont tiré les ficelles pour nous imposer un mode de gouvernance et de contrôle social. Et Constantin ne serait que l'un des plus influents de ces derniers millénaires.
    Je ne vois décidemment pas où nous allons (collectivement parlant s'entend parce que sinon après je dois aller chercher le pain pour le déjeuner) mais je sais que pour la première fois de ma vie je vois tous les changements, évolutions, catastrophes, conflits, relations internationales, rapports à la différence et j'en passe, comme porteurs d'incertitude et de confusion. Il y a de plus en plus d'échanges en tout genre: touristiques, commerciaux, communicationnels (ça se dit ça ?), culturels, ... et dans le même temps des gens qui se recroquevillent sur ce qu'ils imaginent être leur identité profonde. Et qu'ils cherchent souvent à défendre dans une logique de violence inouïe.
    Que les sociétés humaines évoluent c'est naturel mais à mes yeux le plus grand danger c'est que la recomposition que vous évoquez justement (avec toutes les tensions dont nous sommes témoins aujourd'hui) ne se fasse par la victoire du transhumanisme. Par l'avénèment d'un "être humain supérieur" issu des transformations successives de son corps et de son ADN.
    Aujourd'hui c'est une farandole infernale de technologie, de matraquage publicitaire, de fanatisme religieux, de changement climatique, d'espionnage étatique, de business et de culte de l'argent dieu.
    C'est le marketing de la frustration qui nous rend complètement maboules.
    Quand je vois les désastres passés et présents (et que j'imagine les futurs) je ne manque pas de m'étonner du développement de l'humanité dont la devise pourrait être "vivre malgré tout". Il faut toujours espérer qu'il y ait quelque chose au bout du chemin même si le plus important reste le chemin lui-même. Folle ou pas l'histoire continue. De toute manières c'est notre histoire. A nous de l'écrire (ou mieux, de la vivre) si tant est que nos combats nous permettent d'arracher ce bonheur aux obscurantistes de tous poils.
    Désorienté ou pas, liberté, égalité et fraternité est une devise qui me va très bien. C'est en tout cas sur ces bases que j'éduque mes enfants. En espérant que leurs combats futurs contribueront aussi à faire évoluer positivement la vie sur notre petite planète bleue (ou ailleurs).

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Plus la beauté prendra de place moins il en restera pour la barbarie

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