mercredi 15 octobre 2014

Quand la charité soutient l'injustice

C'était à l'époque où abdelhak kachouri n'était même pas encore un atome constitutif d'un ADN spermatique. C'était un 10 mai, moins illusionnant que celui que nous connurent 7 années plus tard. Cependant, c'était encore le temps où les débats des présidentiels relevaient de choix de société et pas de recettes de cuisine comparées pour nous servir un même plat. C'était le 10 mai 1974. A François Mitterrand qui évoquait une affaire d'intelligence et même de coeur dans la juste répartition des richesses, Valéry Giscard d'Estaing répondit : « Tout d'abord je trouve toujours choquant et blessant de s'arroger le monopole du cœur. Vous n'avez pas Monsieur Mitterrand, le monopole du cœur ! Vous ne l'avez pas... J'ai un cœur comme le vôtre qui bat à sa cadence et qui est le mien. Vous n'avez pas le monopole du cœur ». On dit que "Tonton qui ne l'était pas encore" perdit les élections sur cette phrase. Personne ne peut le confirmer mais on sait qu'il en avait été ébranlé. 

A posteriori, je me suis interrogé sur l'absence de répartie dont avait fait preuve ce soir-là le natif de Jarnac qui n'était pourtant dénué ni de culture ni de hauteur d'esprit et encore moins d'esprit tout court. Sans doute s'était-il aventuré sur un terrain qui n'a guère de place en politique ; car de quel coeur parlons-nous ? Si c'est le coeur charitable alors très peu pour moi. Certes, la sensiblerie généralisée vomie à tout instant dans les médias et les réseaux "asociaux" à en perdre toute idée de sensibilité tendrait à démontrer que c'est plutôt vers cet ordre-là que nous nous engageons. Or, sous ses airs faussement altruistes et, sans aucun doute, en toute innocence de ceux qui la pratiquent, la charité ne fait que rendre supportable l'injustice sans s'atteler à en éliminer les causes. En fait, c'est une espèce d'anti-inflammatoire social. Elle traite la douleur mais est sans effet sur la maladie. Pour autant, elle embellit les consciences et fait fleurir, çà et là, une myriade d'associations dites "caritatives", adjectif qui, il est bon de le rappeler, se rapporte dans son étymologie à la vertu chrétienne de la charité. Certes, l'anti-inflammatoire est et reste nécessaire mais à la seule condition de s'inscrire dans un protocole de soins. Peut-être est-il temps de remettre dans le débat la prévention et les moyens nécessaires à l'éradication par exemple de la pauvreté avec son cortège d'effets secondaires. A n'en pas douter, la société solidaire qui, à l'encontre de la charité, implique la réciproque responsabilité des uns vis à vis des autres, est une voie souvent évoquée mais trop rarement explorée. Elle inscrit le respect de la dignité de tous dans l'action politique ce qui, je le reconnais, n'est pas la valeur première de notre société médiatique.

Quant au père François, faire intervenir le coeur en politique traduit bien le sens aigu de la manipulation dont il fut expert. Si le coeur était un moteur de la politique, d'une part cela se saurait et, d'autre part, il n'est pas certain qu'il serait le meilleur guide. Dans le dialogue du coeur et de la raison s'opposent le bien au bon et le mal au mauvais. Une différence bien subtile me direz-vous qui mériterait pourtant un grand débat. Mais une différence qui dessine une fenêtre qui s'ouvre sur une perspective politique bien plus enthousiasmante, constructive et pérenne que ce que peut nous offrir le genre de médiocrité rose et noire qui encombre nos boites aux lettres depuis quelques jours.(*)

Il me plait parfois de rêver qu'au coeur revendiqué par Giscard et les siens nous soyons capables de répondre : "c'est vrai, vous avez le coeur charitable, mais le nôtre est solidaire ; il est moins tolérant avec l'injustice". 

Un jour peut-être...


(*) Ceux qui ont reçu dans leur boite la publicité du vendeur de machines à laver comprendront. J'ai quelques voisins qui ont pouffé en regardant la photo et m'ont demandé pourquoi il était sur la défensive et n'osait pas nous regarder en face...  C'est vrai qu'il est plus dans le "regardez-moi" que dans le "je vous regarde"... je vous laisse juges...




1 commentaire:

  1. Anti-inflammatoire social. Génial. Vous avez le sens de la formule éclairante qui chemine dans notre cerveau.
    Notre société technologique et bureaucratique est devenue si complexe que les possibilités offertes pour les faux semblants et les faux derches sont innombrables.
    Je crois comme vous que la solidarité et la lutte contre les causes des injustices sont la voie d'un monde plus apaisé et heureux. Vaste programme !
    Mais aujourd'hui il ne suffit plus d'apprendre quelqu'un à pêcher pour qu'il parvienne à s'alimenter (plutôt que de lui donner du poisson comme le font les âmes charitables...). Comme le disait Carlos SLIM (qui porte très mal son nom), dans notre monde globalisé il faut aussi lui apprendre à commercialiser son poisson. Car nous sommes en interaction permanente et que nous avons besoin des compétences et des biens des uns et des autres.
    En attendant moi je n'ai pas besoin du vendeur de soupe à la cravate rose. J'ai écrit un mot sur sa carte postale en papier glacé et je l'ai mis dans la boite aux lettres de la mairie. Outré qu'on utilise de l'argent public pour son auto-promotion (et satisfaction).
    Pour réduire les déchets publicitaires retournez à l'envoyeur !

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Plus la beauté prendra de place moins il en restera pour la barbarie

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