dimanche 18 octobre 2015

CMR ou les paradoxes de l'éthique

Mon travail m'a conduit à passer la semaine à Lugdunum, capitale des Gaules en son temps et qui fut, l'espace de quelques jours, un lieu de rencontre pour les professionnels de la protection au travail de la santé, la sécurité et l'environnement dont j'ai le privilège de faire partie.

Parmi les préoccupations dans les atteintes à la santé des travailleurs, terme dont je ne saurais trop rappeler qu'il trouve davantage sont acception dans le code du travail que dans l'appropriation qu'en font quelques courants révolutionnaires, se trouve l'exposition aux produits dits CMR c'est-à-dire Cancérogènes, Mutagènes et Reprotoxiques. C'est le décret 2001-97 du 1er février 2001 qui établit les règles particulières de prévention sur les lieux de travail afin d'assurer autant que possible la sécurité des travailleurs susceptibles d'être exposés à ces types de dangers.

Bien évidemment, toute transgression de la loi expose à la faute inexcusable de l'employeur avec les conséquences civiles et pénales qui en découlent. Sur ce principe, aucun de nous d'ailleurs n'accepterait d'être délibérément exposé, de ne pas être correctement informé, voire même qu'il nous soit imposé de mettre notre santé en danger en manipulant des produits sans qu'aucune mesure pertinente de prévention et de protection ne soit mise en place. Nous ne manquerions pas dans ce cas d'alerter les instances représentatives du personnel, l'inspection du travail, les contrôleurs de la CRAMIF ou de la CARSAT locale ainsi que tout organisme ou personne ayant autorité pour interdire et sanctionner de tels comportements.

Bref, déclencher un cancer consécutivement à une activité professionnelle n'est pas de mise, n'est pas acceptable et nul ne saurait évidemment contredire cette affirmation. 

Dans le code du travail, les produits classés CMR sont répartis en 3 catégories : 1A pour les produits avérés, 1B pour les produits assimilés, 2 pour les produits suspectés. Seuls les produits catégorisés 1A et 1B répondent aux obligations du décret 2001-97. Pour autant, les autres sont l'objet d'une attention particulière et des mesures spécifiques leur sont affectées.

Ainsi appartient-il à l'employeur de tout mettre en oeuvre pour protéger les travailleurs qui ne doivent en aucun cas être victimes de cancers et autres pathologies du même acabit consécutivement à leur activité professionnelle. Ce sont des centaines de millions d'euros qui sont dépensés chaque année par les entreprises en équipements divers de prévention et de protection. Ce sont des études menées dans le cadre des politiques sécurité avec évaluation des risques au poste de travail, intégration dans un document unique avec planification des actions de réduction des risques, etc. etc. le tout sous le contrôle des CHSCT, des inspections du travail, des organismes sociaux, des représentations syndicales... Malgré cela, on évalue à 5 à 10 000 par an la progression des cancers liés au travail et à plus de 20 % la part des cancers d'origine professionnelle chez les ouvriers.

Pour autant, s'agissant des cancers de la langue, de la bouche, du larynx, du pharynx, de l’œsophage, du sein, de la vessie, du rein, du col de l’utérus auxquels on ajoute la leucémie myéloïde, il est scientifiquement reconnu que le tabac est la cause ou un des principaux facteurs favorisant le développement de toutes ces pathologies. Le tabac est responsable de 33 % des décès par cancers chez l'homme et de 10 % chez la femme (en augmentation ces dernières années) et, évidemment, on garde le meilleur pour la fin, il est responsable de 81 % des décès par cancer du poumon. Le tabac cumule les plaisirs en matière de cancérogénicité, de mutagénicité et de reprotoxicité sans oublier bien sûr les troubles cardiovasculaires. En droit du travail, il serait classé CMR catégorie 1A sans discussion avec l'exigence de toutes les mesures de prévention et protection nécessaires pour préserver la santé de ceux qui y sont exposés. Premier paradoxe, c'est en toute connaissance de cause que j'ai fumé pendant 40 ans sans me préoccuper beaucoup des effets sur mon entourage.

Deuxième paradoxe, en arpentant les allées du salon, je repensais aux défilés revendicatifs des buralistes et j'imaginais des milliers d'employeurs déposer quelques tonnes d'équivalent-carottes devant le siège du PS ou d'un quelconque ministère sous le prétexte que les mesures imposées pour protéger les travailleurs réduisaient considérablement leur compétitivité. Je les imaginais exiger la liberté d'empoisonner les salariés (sur la base bien sûr de leur volontariat avec les heures d'exposition payées double) pour répondre à une concurrence de plus en plus acharnée. Je n'ai évidemment pas la naïveté de croire que c'est leur éthique qui les empêche de le faire mais je conserve volontiers celle de penser que la volonté politique peut encore l'emporter sur la cupidité. 

Troisième paradoxe, je me souviens d'une copine de classe lorsque j'étais au lycée qui s'insurgeait contre les salariés des usines d'armement. Elle les traitait de vendus et de collabos dont le besoin de travailler était de son point de vue plus un prétexte qu'une excuse. Du haut de la pureté de son cœur d'adolescente, elle jurait ses grands dieux que jamais, pour gagner sa vie, elle ne se ferait complice des pourvoyeurs de mort...

Depuis, elle a repris le bureau de tabac de ses parents.




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Plus la beauté prendra de place moins il en restera pour la barbarie

Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.