lundi 5 octobre 2015

Valls des étiquettes

Ils étaient noirs, blancs et jaunes, ils jouaient ensemble dans un pré. Ils couraient les uns après les autres, ils chahutaient comme des enfants... ils se distinguaient par leur couleur mais ils étaient tous de la même race. C'étaient tous de magnifiques labradors. Il n'y a que chez les Hommes qu'on prétend ne pas être de la même race lorsque la couleur diffère.

Éliminons donc le mot race des propos de Nadine Morano et tentons, sur le fond, d'aborder son
discours autrement qu'en poussant des cris d'orfraie de pucelle outragée. Que dit-elle ? D'abord en cette période pré-électrorale, elle ne dit pas forcément ce qu'elle pense. Ce n'est déjà pas facile  pour une personnalité politique d'être sincère dans ses propos mais là, il s'agit de séduire toute une frange de la population qui n'est ni militante ni sympathisante mais qui pourrait se reconnaître dans un discours border-line de la ligne du parti. Bref, il ne s'agit pas de convaincre des convaincus, encore moins ceux qui sont convaincus du contraire, mais de séduire des électeurs, dits volatiles, en leur disant tout simplement ce qu'ils ont envie d'entendre. Ça ne mange pas de pain et ça peut rapporter gros.

Donc, si on élimine le mot race de ses propos que dit-elle ? Elle dit qu'historiquement la population française était blanche et de culture judéo-chrétienne. Evidemment, la connotation extrême droitière dans l'intention est vite trouvée et chacun peut se mettre à aboyer son émotion scandalisée. Seulement le problème n'est pas du tout là. Si Marine Le Pen dit que l'eau mouille, dois-je m'interdire de dire que l'eau mouille sous le prétexte que la fille du monstre l'a dit avant moi ou bien suis-je soudainement un adepte du Front national parce que je dis la même chose que sa chef de file ? A force de coller des étiquettes à la moindre phrase prononcée pouvant se trouver sur un terrain déjà exploité par tel ou tel, le FN en l’occurrence dans ce cas précis, on finit par tuer les débats, ignorer les sujets qui méritent d'être débattus et surtout, on réduit la pensée à sa forme la plus étriquée par un politiquement correct qui, à force d'auto-censure, finit par créer des abcès qui crèveront d'une façon d'autant plus puante et sans retenue qu'ils auront été contenus dans la plus grande frustration.

La question n'est donc pas de dire que la population française est historiquement blanche et de culture judéo-chrétienne, la question est de savoir si son passé doit être son avenir, c'est-à-dire en d'autres termes, si elle doit rester blanche et judéo-chrétienne. La question est de savoir si un état se résume à ses origines ethniques et/ou culturelles ou s'il repose sur des principes et des valeurs librement consentis par ses citoyens qui ont en devoir de les respecter et de les faire vivre. En cela, on pointe un paradoxe de la droite extrême qui, d'un côté, dit "la France tu l'aimes ou tu t'en vas", ce qui va dans le sens de ce qui est exposé ci-dessus et, d'un autre côté et à l'inverse, ne reconnaît pas que la diversité ne porte pas atteinte à l'identité de la France.

Or, les français qui refusent la diversité, plus par peur d'ailleurs que par idéologie pure, sont excessivement nombreux. C'est à eux que s'adresse Nadine Morano. Tuer le débat, ne pas évoquer l'idée que le multiculturalisme ne se décrète pas mais s'accompagne, qu'il ne remet pas en cause l'exigence des devoirs associés à la citoyenneté comme à la simple présence sur le territoire, mais qu'il implique pour cela un accueil soigné, intelligent, un apprentissage de la vie dans la communauté nationale, balayer d'un revers de la main les craintes légitimes d'une partie de la population parce qu'elle dispose ni des informations suffisantes ni forcément des ressources intellectuelles pour engager une réflexion approfondie sur le sujet, c'est enraciner à coup sûr le rejet de l'autre et l'incompréhension mutuelle, c'est donner à manger à un Front national qui préfère entretenir et manipuler les peurs qui se nourrissent d'ignorance.

Deux choses pour finir. Arrêtons de coller des étiquettes aux individus dès qu'ils ouvrent la bouche pour émettre une idée, pire encore lorsqu'ils posent une question. Les étiquettes nient la complexité des êtres et alimentent un manichéisme peu propice à l'échange, au débat contradictoire et à l'enrichissement. Quand j'entends qu'on traite Manuel Valls ou Michel Onfray de fasciste, ça me rappelle les années 80 où il suffisait d'avoir des idées de droite ou, plus simplement, de parler d'ordre ou de discipline, pour que le mot facho soit immédiatement étiqueté. Résultat, on a tellement galvaudé l'extrême droite en la confondant avec tout et n'importe quoi, en assimilant au fascisme des individus qui ne le méritaient pas, qu'aujourd'hui, ceux qui revendiquent fièrement en faire partie ne renient du passé fasciste que ce qu'ils nomment pudiquement ses excès sans remettre en cause ce qui y a conduit.

La deuxième chose est ce que l'on pourrait appeler une parabole des temps modernes. Je suivais une formation intitulée "conduire juste" dans le centre de formation Jean-Pierre Beltoise. Un des exercices est l'apprentissage de la conduite sur chaussée glissante type neige ou glace. Les roues arrières du véhicule sont posées sur des plateaux mobiles ce qui fait que le cul du véhicule peut aller dans n'importe quelle direction. L'exercice est de rouler sur un circuit très sinueux sans évidemment sortir de la route. Le moniteur me demande de regarder toujours le plus loin possible. Et effectivement, de façon quasi magique, la voiture vire aux bons endroits sans jamais sortir de la route. Il m'a demandé ensuite de regarder le bord du trottoir juste devant la voiture pour éviter de le percuter et systématiquement la voiture est sortie de la route. La morale de cette petite histoire est que plus on regarde loin et plus nos actions immédiates sont constructives, cohérentes et nous assurent d'avancer. A l'inverse, se limiter aux effets immédiats garantit la sortie de route.

N'ayons pas l'orgueil de penser que nous sommes au bout de l'évolution, que nous sommes une civilisation aboutie. Le chemin de l'humanité est encore long et nous n'en sommes qu'au tout début. Nous sommes des barbares pour les temps futurs et je ne suis pas certain que le regard posé sur nous sera particulièrement séduit par nos rejets de l'autre et nos visions étriquées du vivre ensemble. Il est grand temps de porter notre regard sur la ligne d'horizon.





Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Plus la beauté prendra de place moins il en restera pour la barbarie

Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.