vendredi 20 novembre 2015

Marine Le Pen ou l'homonymie pour bas instincts

Pas facile de retrouver la concentration, pas facile de retrouver l'envie, pas facile non plus de vivre avec ce trop plein toujours prêt à déborder. Et quand les mots ne suffisent plus, ce sont les yeux qui prennent le relais.

S'il n'y avait pas quelques suspicions légitimes quant à leurs intentions, je serais admiratif de tous ces gens qui, les corps à peine refroidis, avaient au bord des lèvres les analyses qui expliquent comment, pourquoi, par qui, par quoi. Tous experts, tous convaincants et convaincus et pourtant, tous ne disent pas la même chose et parfois même se contredisent. Mais tous ont l'éloquence professorale du détenteur de vérité : politiques, bien sûr, et ils sont dans leur rôle, philosophes, évidemment, journalistes, aujourd'hui tous éditorialistes et nourris du labeur des autres, mais aussi chanteurs, musiciens, écrivains, comédiens, animateurs de talk-show voire candidats pour télé-réalité. La plupart sont exonérés de compétence considérant que leur seule notoriété suffit pour valider l'intérêt de leur propos. Affligeant sans doute, mais je trouve dans cette bouillie intellectuelle l'autorisation de publier mes réflexions sans complexe. Comme d'autres font comme moi, c'est peut-être finalement cela qui nourrit et fait la richesse d'un débat public dans lequel le meilleur côtoie le pire et où les jugements les plus sévères viennent presque toujours de ceux qui ne font rien.

Paradoxalement, c'est de la bouche où d'évidence on guetterait plutôt des réponses que viennent les interrogations néanmoins les plus subtiles. Mais pas n'importe lesquelles. De ces questionnements qui nous exhaussent. De ces questionnements surtout qui ouvrent la voie à de possibles solutions dégagées d'appréciations partisanes. Une bonne question valant toujours mieux qu'une mauvaise réponse, c'est à ceux qui s'interrogent que je prêterai plus volontiers l'oreille ("il faut fuir celui qui sait et suivre celui qui cherche"). Or, à cet égard, la cible favorite de la droite la plus radicale, qu'elle vienne du Front national ou de "Les Républicains" (mon Dieu que c'est laid !), Christiane Taubira, a sans doute, et j'ai envie de dire une fois encore, posé les questions les plus justes.

Cessons de nous voiler la face, comme dirait une femen à Tariq Ramadan, l'état d'urgence, la surveillance des frontières, l'efficacité des renseignements, les forces de police en nombre, la coopération internationale, les bombes en Syrie, l'élimination de Daesh et d'Al Qaida, etc. tout cet arsenal contribue évidemment à réduire la probabilité d'actes terroristes, à neutraliser les terroristes eux-mêmes, mais n'éliminent pas les causes qui font qu'un gamin ou presque gamin, dérive de son existence pas forcément médiocre ou, pour le moins, pas plus que celle de ses voisins, pour s'engouffrer dans le désir de se faire exploser au milieu d'une population civile après avoir trucidé autant que ses chargeurs lui rendent le massacre possible. Comme me le disait récemment un agent des services de renseignements (eh oui, moi aussi je fréquente du beau linge), nous n'avons pas subi ces dernières années un flux migratoire particulièrement important qui justifie la multiplication des niqab en moustiquaires ou des barbus en pyjama qu'on croise dans les transports ou dans la rue. Ces jeunes, pour la plupart, qui se radicalisent dans un premier temps, vont en Syrie dans un deuxième et reviennent pour tuer ici, en France ou en Europe, dans un troisième, sont de nationalité française, belge, allemande, espagnole, etc. et vivent sur notre territoire depuis de longues années quand ils n'y sont pas nés. Et que dire des convertis qu'on estime souvent plus radicaux que les djihadistes. Que se passe-t-il dans la tête de ces êtres pour lesquels rien ne laissait supposer qu'ils puissent tomber dans le plus profond de l'horreur ? Comment un être humain peut-il non seulement tomber dans l'abjection la plus absolue mais en être un acteur et même un promoteur ?

La Terre est un village. Ce n'est pas pas plus une expression qu'une image, c'est une réalité. La technologie des temps modernes, les outils de communication qu'ils soient médiatiques ou de transport, ont considérablement réduit la planète faisant voisiner presque jusqu'à l'intimité des peuples qui, en d'autres temps, ne se seraient même pas imaginés. Cette intime cohabitation amplifiée par les déplacements de populations choisis, contraints ou subis pour des raisons politiques ou économiques, impose aux communautés nationales, religieuses, culturelles, ethniques une interdépendance dont la mondialisation est un des visages. Pour autant, chacun, dans son environnement, évolue à une vitesse bien en-deçà du caractère quasi-exponentiel du progrès scientifique, technique, technologique. Pour le dire autrement, le temps culturel n'est pas à la dimension du temps technique, comme les temps politique et économique ne sont pas à la dimension du temps médiatique.

Aussi, qui peut prétendre que ce patchwork culturel n'existe pas ? Qui peut prétendre que cette complexité ne mérite pas d'être prise en compte dans la vision politique d'un état, d'une collectivité territoriale, d'une économie... d'une éducation. Qui peut prétendre que cette transformation ultra-rapide des modes de vie, des valeurs, des identités, des perspectives, est sans violence et sans conséquence sur le regard intime que chacun porte sur sa propre vie, sur sa propre quête d'être et d'appartenance, sur ses repères et ses références ? Durant des années une certaine gauche démagogique s'est (et nous a) masqué les yeux, les oreilles et la bouche devant une montée de radicalisation religieuse, significative de cette perte de repères, sur laquelle elle ne voulait pas débattre par crainte d'alimenter le discours et les rangs des factions les plus réactionnaires. Ce manque de confiance dans la maturité populaire aura sans doute conduit son silence, pis, son dénie, non seulement à entretenir l'immaturité mais à être la plus grosse vanne d'alimentation de la droite nationaliste et de la réaction.

Cette absence de débat, d'analyse, de partage, d'écoute, rend possible la perversité intellectuelle d'une extrême droite et de sa principale responsable, Marine Le Pen, qui exploite, comme elle l'a fait récemment, l'homonymie du verbe comprendre en traduisant une volonté de décryptage pour mieux combattre la radicalisation en une complaisance coupable qui adhère aux motivations des apprentis terroristes. Ce n'est pas seulement pervers, c'est criminel. Car quand Christiane Taubira dit : "Il faut s'interroger sur les raisons pour lesquelles sont nés les ressorts profonds qui font que des jeunes soient réceptifs à ce discours de destruction, de dévastation, de mort tout simplement. Qu'est-ce qui fait que, lorsqu'on porte la vie en soi, à cet âge-là, pourquoi ce choix morbide ? Pourquoi ce choix mortifère ? Pourquoi ce choix sordide, funeste ? Il nous faut comprendre cela.", elle pose les questions majeures qui, au-delà (ou en-deçà compte tenu de l'horreur) du terrorisme aveugle, religieux aujourd'hui comme il fut politique autrefois et comme il le sera peut-être à nouveau demain, doivent nous interroger sur l'ensemble des problématiques qui touchent la rupture de l'harmonie dans la société en général et dans la vie d'un être en particulier. Cela s'appelle de la prévention. Parents, enseignants, élus, associations, employeurs, collègues, citoyens, vous, moi, nous en sommes tous à la fois les sentinelles et les acteurs et nous en sommes tous responsables.



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