jeudi 29 décembre 2016

Conte de Noël... laïque !

J'avais onze ans, je crois, peut-être douze mais pas davantage.

L'époque était heureuse, sans doute plus par insouciance que par une réelle plénitude du monde. Déjà, la baie des cochons avait convaincu qu'une troisième guerre mondiale, nucléaire cette fois, était inéluctable. La guerre du Vietnam battait son plein et les magazines chassaient les prix Pulitzer à coups de clichés d'enfants napalmés. Une guerre dont la seule héroïne était injectée dans les veines de guerriers névrosés. Dans le même temps, de petits Biafrais faméliques, au regard grignoté par des nuées de mouches insatiables, au ventre si rond que mon innocence juvénile ne comprenait pas qu'il témoignait de malnutrition, allaient donner naissance à la première organisation de French Doctor dont un fondateur serait moqué, quelques années plus tard, chargé d'un sac de riz sur une plage somalienne, par des observateurs de salon qui pleurent la souffrance, encore aujourd'hui, entre Touche pas à mon poste et Les Guignols de l'Info. Plus au nord, dans un orient qu'on dit moyen, il ne faudra que six jours pour qu'un pays de quelque 3 millions d'habitants redessine ses frontières dans une région du monde qui n'aura de cesse, dès lors, de privilégier le meurtre des gens de paix. Pendant ce temps, dans les régions d'opulence, une jeunesse, soudainement indocile, brisait ses chaines à coups de cocktails Molotov et de pavés avant de revendiquer l'amour à l'ombre des bergeries ardéchoises... dans l'attente de reprendre l'entreprise et les cravates de papa. A l'est, au nom de la démocratie populaire, des chars étouffent la liberté populaire...

Non, si l'époque était heureuse, la planète ne l'était pas et n'avait rien à envier aux horreurs d'aujourd'hui. Omrane s'appelait Kim Phuc. Comme lui, elle a enrichi les salles de rédaction et embué les yeux dans les salons-télé. Comme pour lui, l'exposition de sa nudité marbrée de chair calcinée n'aura rien fait d'autre que scandaliser les foules avec une violence d'autant plus grande qu'elles en savaient l'impuissance. Quand la bonne conscience se mesure au poids de ses indignations, nombreux sont les irresponsables qui pensent être des acteurs éclairés du monde. L'égoïsme consommateur des trente glorieuses ne laissant que peu de place à l'angoisse, très vite, les cauchemars se brouillent en souvenirs, les criminels se muent en héros de roman et, portés au cinéma sur fond de chevauchée des Walkyries, les génocides font (re)découvrir le génie des œuvres wagnériennes. C'est pour cela qu'avant est toujours mieux qu'aujourd'hui. Le temps magnifie les cauchemars.

J'avais onze ans, je crois, peut-être douze mais pas davantage.

Chaque dimanche, je me rendais à la messe où je priais avec ferveur au pied de la Vierge à l'Enfant qui me faisait face dans la petite aile droite de l'église. Bien des années auparavant, j'avais perdu avec le père Noël mon premier maître de conscience. Avec Jésus, j'avais trouvé mon premier modèle de conscience. La différence était de taille. Etre sage était obéir au premier tandis que la sagesse se trouvait dans l'imitation du second. On me disait que par la prière on pouvait changer le monde. Que Dieu pouvait intervenir pour aider les Hommes et pour les sauver du mal. Que n'intervenait-il devant tant de malheurs que, malgré la protection de mes parents, des bribes et des images parvenaient jusqu'à moi. A mes questions qu'aucune réponse ne savait satisfaire il était dit : "les voies du Seigneur sont impénétrables"

J'avais onze ans, je crois, peut-être douze mais pas davantage.

Un soir, dans la sécurité de mon lit d'enfant, pour la toute première fois, je pensais, sans culpabilité aucune, que Dieu, peut-être, n'existait pas. Mais alors que devenaient morale, bienfaits, générosité et toutes ces qualités que seul un saint (ou Kachouri) peut cumuler ? Il me parvint alors que la valeur de ces qualités se suffit en elle-même et qu'il appartient aux Hommes ni d'obéir ni d'imiter mais seulement d'inventer. Quel beau projet que d'inventer et créer notre Humanité ! Et puis, si jamais Dieu existait, ne serait-il pas plus fier encore de ces Hommes qui auront su trouver par eux-mêmes le chemin qui les conduit jusqu'à lui ?

J'avais onze ans, je crois, peut-être douze mais pas davantage le jour où j'ai quitté mon enfance.




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