samedi 9 juin 2018

Bouffés aux mythes ! - Partie 1

J'ai compris la distorsion qu'il y avait entre la réalité et ce que nous en voyons le jour où, alors que je n'étais qu'un préadolescent, pas encore tout à fait pubère mais déjà convaincu de tout, mon frère, qui se destinait au joli métier de chromiste, m'apprit que les couleurs n'existaient pas en soi, qu'elles n'étaient qu'une perception que nous en avions.

Quel ne fut pas mon désarroi ! En une phrase, le moindre objet de mon environnement était décapé de son identité. La couleur n'existait pas, elle n'était qu'un partage de la lumière dont une partie des multiples longueurs d'onde qui la composent était absorbée tandis que l'autre m'était renvoyée. Pis que cela, c'était mon œil qui traduisait l'information à mon cerveau qui, de son côté, lui faisait une confiance... aveugle. Normal, ces deux organes partageaient mon existence depuis ma naissance. Condamnés à vivre ensemble pour un temps indéfini jusqu'à, à moins d'un indélicat glaucome, la visite de la grande faucheuse, ils avaient choisi d'éviter les conflits. Et de toute façon, mon cerveau savait que sans mon œil, il lui serait difficile voire impossible d'appréhender le monde. Aussi accueillait-il les interprétations de mes yeux - il en fallait bien une paire pour tout ce qu'il y avait à voir - avec une confiance qui frisait la naïveté. Par conséquent, tout ce qui m'était donné à voir était réel et conforme à ce que mes yeux transmettaient.

Sauf que... sauf que d'un point de vue purement objectif, la réalité, elle, était bien différente. Et d'abord, quelle réalité ? Voilà-t-y pas que le reste de mon existence ne cessa de me démontrer que le leurre ne se limitait pas à la couleur des choses. Je découvris que la matière, loin  d'être continue, n'était qu'un assemblage de particules minuscules, elles-mêmes constituées d'autres particules plus minuscules encore, en perpétuel mouvement avec des vitesses atteignant les 50 000 km par seconde. Cette surface, fixe et lisse, sur laquelle j'écris, est en réalité un formidable grouillement. Pis que cela, la grande supercherie se dévoila à mes yeux lorsque je découvris que la matière était essentiellement constituée... de vide. Pour preuve ? Un cube d'uranium de cent quatre-vingts mètres de côté pèse cent dix mille tonnes. Si l'on comble l'intégralité du vide en collant parfaitement entre elles toutes les particules qui le composent, il se réduit en un dé d'un petit centimètre de côté pesant toujours évidemment les cent dix mille tonnes du départ. C'est vrai de l'uranium comme c'est vrai de toutes les matières qui nous entourent... y compris nous-mêmes, les humains. Il y a bien plus de vide dans notre constitution qu'il n'y a de molécules d'eau. Pour le coup, ma surprise était moindre dans cet exemple tant grâce aux réseaux (a)sociaux et aux transports (qu'ils fussent individuels ou collectifs) bon nombre de mes contemporains m'avaient déjà laissé entrapercevoir la vacuité de leur boite crânienne.

Mais revenons à nos moutons qui, eux non plus d'ailleurs, n'échappent pas à la règle. Je poursuivis mon constat en élargissant mon étude et en m'apercevant que, en dehors de la faune, de la flore et des multiples objets qui m'entourent, tous très concrets même si leur aspect, comme on vient de le voir, est bien différent dans leur réalité que l'image que j'en ai, rien de ce qui constitue la société dans laquelle je vis n'est véritablement réel. Tout n'est que création virtuelle des Hommes, tout n'est que mythe. Un pays ? Il n'est que ce que les Hommes ont décidé qu'il soit. C'est un consensus. Ses frontières sont dessinées au fil de l'Histoire en négociant ou en se tapant dessus. Parfois il change de nom, parfois pas, parfois même il disparaît et d'autres fois, il apparaît par décision de ceux qui vivent sur son territoire et avec l'accord de tous les autres.. ou presque. Au proche Orient, par exemple, c'est un peu compliqué. Une entreprise ? Aucune existence réelle. Elle n'existe que parce que l'on a décidé et accepté qu'elle existe. On la dit personne morale. Son ADN ? Des statuts rédigés et acceptés par les fondateurs et la collectivité. Elle n'est rien d'autre que ce que les humains ont décidé qu'elle soit.

Toute la puissance de l'humanité réside ainsi dans sa capacité à concevoir des existences immatérielles qu'elle traite comme des objets réels. Elles existent parce qu'on a décidé et/ou consenti leur existence. Nous sommes à la fois les acteurs et les auteurs, parfois les victimes, d'une formidable fiction. Il en est des dieux comme du reste. L'Homme n'a cessé de les modeler au fil des siècles au gré de ses angoisses et de ses désirs. Des esprits du chamanisme, de la mythologie grecque ou romaine, à Allah en passant par Thor ou par Odin, par Iaveh ou la Sainte Trinité, autant de mythes inventés, créés par les Hommes et sur lesquels, mêlés à tous les autres mythes qui ne cessent de se multiplier, ils ont permis de concevoir des organisations et des valeurs ("Si fautive que fût la vision biblique du monde, elle offrait une meilleure base à la coopération humaine à grande échelle" - Une brève histoire du futur, Yuval Noah Harari) et à l'humanité d'envahir et de contrôler le monde ("L’idée que la religion est un outil de préservation de l’ordre social et d’organisation de la coopération à grande échelle peut contrarier ceux qui la considèrent avant tout comme un chemin spirituel." - id).

C'est la faculté de l'Homme de concevoir des coopérations à grande échelle qui lui a permis de dominer le monde. En cela, son mysticisme a joué et joue encore - même si son déclin s'accélère en tragiques soubresauts - un rôle majeur.

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Plus la beauté prendra de place moins il en restera pour la barbarie

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